Jacques Derrida, Chaque fois unique, la fin du monde, 2003 (Galilée)
« Ce que je ressens, à la mort de quiconque, et de façon plus intensément irréfutable à la mort de ce qu’on appelle un proche ou un ami, telle ou telle personne bien aimée, parfois même là où l’amour est absent ou terriblement contrarié, jusqu’au mépris ou à la détestation, c’est ceci, que je n’ai ni le goût ni la force de démontrer comme j’aurais pu le faire à la façon d’une thèse : la mort de l’autre, non seulement mais surtout si on l’aime, n’annonce pas une absence, une disparition, la fin de telle ou telle vie, à savoir de la possibilité pour un monde (toujours unique) d’apparaître à tel vivant. La mort déclare chaque fois la fin du monde en totalité, la fin de tout monde possible, et chaque fois la fin du monde comme totalité unique, donc irremplaçable et donc infinie. » (p. 9)
Circonfession, 1991 (Seuil)
« […] ce que j’aurais voulu annoncer à G., ma mère qui depuis toujours ne m’entend plus, et faire entendre de G. qui me dit si bien du bien de moi, ce qu’il faut savoir avant de mourir, à savoir que non seulement je ne connais personne, je n’ai rencontré personne, je n’ai eu dans l’histoire de l’humanité idée de personne, attendez, attendez, personne qui ait été plus heureux que moi, et chanceux, euphorique, c’est vrai a priori, n’est-ce pas, ivre de jouissance ininterrompue […], mais que si, au-delà de toute comparaison, je suis resté, moi le contre-exemple de moi-même, aussi constamment triste, privé, destitué, déçu, impatient, jaloux, désespéré, négatif et névrosé, et que si enfin les deux certitudes ne s’excluent pas car je suis sûr qu’elles sont aussi vraies, simultanément et sous tout rapport, alors j’ignore comment risquer encore la moindre phrase sans la laisser tomber à terre en silence, à terre son lexique, à terre sa grammaire et sa géologique, comment dire autre chose qu’un intérêt aussi passionné que désabusé pour ces choses, la langue, la littérature, la philosophie, autre chose que l’impossibilité de dire encore, comme je le fais ici, moi, je signe. » (p. 249)
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