Je veux consacrer ce billet quotidien à répondre à un commentaire posté par Mamzelle Pop. Elle se demande si l’on sait jamais dans la réalité qui est la personne que l’on aime. Elle ajoute que la passion se nourrit de complications, de difficultés et de virtuel — qu’il y a une part de virtuel dans toute passion.

 

Sur le premier point, elle retrouve une question soulevée en son temps par Blaise Pascal et reformulée par le philosophe Jacques Derrida (voir lien) : aime-t-on quelqu’un pour ses qualités (sa beauté, ses goûts, son intelligence, ses manières, etc.) ou pour la singularité irremplaçable qu’il est ? La différence entre qui et quoi est pour Derrida au cœur de l’amour, et partage le cœur : entre les deux, mon cœur balance, comme on pourrait le dire.

 

Je pense, pour ma part, comme je l’écrivais le 11 avril — et je le tiens pour une loi des relations humaines — que l’amour nous porte d’abord à identifier quelqu’un à ce qu’il représente à nos yeux (les qualités que nous apprécions chez lui, les talents qu’il incarne) ; mais que l’amour ne peut perdurer que s’il permet d’apprendre à parcourir l’ensemble de nos relations à ce quelqu’un, en particulier les images qu’il suscite et dans lesquels on investit notre amour. À cette occasion, on s’apercevra peut-être que ce quelqu’un n’est pas les images que l’on croyait aimer, qu’il ne mérite pas cet amour, et on le quittera — ou l’on choisira, à l’inverse, de l’aimer pour sa singularité, on le laissera être un qui, sans se donner de raisons d’aimer des quoi. « Je l’aimais parce que c’était lui, parce que c’était moi » (Montaigne). C’est peut-être cela, justement, le passage de la passion à l’amour que disent vivre beaucoup de couples après quelques années.

 

En écrivant ce blog, je me détache des fausses raisons que j’avais d’aimer Daphnée. Et je me donne la chance de garder intact l’amour que j’éprouve pour elle.

 

Mamzelle Pop envisage ensuite le lien fort qui unit toute passion au virtuel. Là encore, je partage ce point de vue. Il est inutile — et faux — d’opposer de manière binaire la réalité et le virtuel (Internet) : la Toile n’est pas le contraire de la réalité, c’est une réalité dont l’actualisation, la concrétisation, est différée, comme peut l’être l’amour jusqu’à un certain point — que l’on songe un instant à l’amour courtois, aux échanges épistolaires entre amoureux…

 

Je crois que tout amour (a fortiori toute passion) s’entoure d’un halo de virtualités (des images, des thèmes, des idées, des souvenirs, des fantasmes, parfois des fantômes), et que toute relation virtuelle — même lorsqu’il n’y a pas rencontre et « consommation », j’insiste sur ce point — renvoie à des actualisations d’affects qui n’ont rien d’irréel ou de brumeux, qui sont sensuels et incarnés. Qu’on arrête de penser que le virtuel est désincarné ; il ne représente peut-être qu’une étape de l’amour, celle de la séduction, mais qu’on lui reconnaissance au moins cet aspect-là : c’est de la fiction, de la narration, du fantasme, qui permet de différer à l’infini l’accomplissement du désir dans le plaisir, et de nourrir des passions.

 

Par devantdaphnee - Voir les 0 commentaires
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