Daphnée ne s’est jamais intéressée à moi. Elle n’a jamais manifesté la moindre curiosité pour ma vie, mes joies, mes occupations quotidiennes, ce que j’aimais, ce que je pouvais ressentir. L’eut-elle voulu que nous n’eussions rien eu à partager. J’étais complice de cette distance polie qui entretenait le fantasme et donnait du sens aux mots que nous échangions — coucher ensemble, de ce point de vue, n’aurait pas signifié un abandon du fantasme mais sa continuation par d’autres moyens ; de cela, j’étais certain.
Il est possible d’expliquer cette indifférence de Daphnée par la dépersonnalisation à laquelle peut conduire la soumission. Mais il est plus probable que son indolence soit un trait de son tempérament, entre manque d’imagination et médiocrité, peur et discrétion naturelle — passivité, il est vrai, qui convenait parfaitement à une soumise, et à laquelle j’avais intérêt, puisqu’elle me permettait de façonner et d’arranger Daphnée à ma guise. Le seul trait de caractère un peu fort qu’elle manifestât fut sa joie : elle était toujours de bonne humeur, n’exprimait jamais son anxiété ou ses tracas ; c’était un plaisir de la retrouver à chaque fois.
Au reste, Daphnée n’avait pas le même rapport au langage que moi, et ce fut souvent un écueil entre nous, un frein à l’approfondissement de notre relation, dont elle avait parfaitement conscience, et dont elle eut peut-être à souffrir : au début, nous partageâmes un même ennui, et il n’y eut que rarement de véritables conversations par la suite.
Il faut donc le dire : je suis allé la chercher et j’ai toujours dû faire les efforts tout seul. En la choisissant, je relevai un défi — ce qu’elle comprit et accepta rapidement, avec un plaisir non dissimulé : découvrir une part cachée de son désir. On dénoncera l’entreprise démiurgique et mégalomane ; j’y vois une forme inédite pour elle de rapport à soi et de découverte du plaisir.
Malgré tout, je sais aujourd’hui que la rencontre n’a pas eu lieu. Daphnée est une personne très influençable, peut-être un peu naïve, et incapable de donner. J’en garde l’impression que nous sommes deux psychopathes des sentiments, malades d’amour : moi, par excès ; elle, par défaut.
La suite, elle pourra la vivre sans moi. Elle n’avait pas besoin de moi pour réaliser son fantasme, ce que j’essayai de lui expliquer à la fin : les places et les rôles dans le fantasme sont des fonctions, les personnes qui les occupent sont interchangeables — c’est le propre du fantasme d’être toujours réitérable, on ne cesse de le réécrire, même s’il ne fut vécu qu’une fois.
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