Ce que j’ai écris jusqu’à présent est convenable, traduit bien mon malaise, et satisfait mon besoin de contrôler la situation. Seulement, tout est faux, reconstruit, manipulé.

 

Par exemple, je pourrais indéfiniment me demander lequel, de Daphnée ou de moi, est resté le plus longtemps prisonnier de son fantasme : moi qui ne voulais pas sortir du virtuel, sachant que son actualisation me poserait problème ; ou bien elle, qui pensait pouvoir passer outre l’obstacle du réel pour coucher avec moi, tout en restant dans l’imaginaire ? Je continuerais cependant à nier l’évidence : Daphnée n’a fait que m’adresser son désir ; ce n’était pas un fantasme.

 

Ainsi, était-il certain qu’elle fût dans l’imaginaire lorsqu’elle me proposa de coucher ensemble ? J’interprétai immédiatement sa demande en la prenant pour mon propre désir : sa demande ne pouvait signifier qu’un fantasme ! Dès lors, que pouvais-je entendre de son désir à elle ? Au moment où elle décida de me rencontrer — ce qu’elle n’avait jamais voulu faire auparavant —, s’agissait-il seulement d’une attirance physique ou d’une attente d’une autre nature, amoureuse, sentimentale ? Elle y songeait probablement depuis quelque temps, ce n’était pas un coup de tête : elle voulait me rencontrer, me voir, me parler ; elle exprimait ce besoin de toucher, de sentir, d’éprouver, inséparable du désir. Qu’elle m’indiquât une vacance de son désir n’empêchait pas que c’était moi qu’elle avait choisi.

 

Plusieurs fois, je l’avais « bouleversée ». D’ordinaire si discrète sur ses sentiments et ses états d’âme, pour une raison qui lui appartenait et que je ne cherchai pas à connaître, Daphnée n’avait par contre jamais caché ses émotions. La manière dont elle formula sa proposition — je pourrais faire d’elle ce que je voudrais, elle s’offrait entièrement à moi —, n’était-elle pas destinée à me faire accepter une demande dont elle devinait par avance la réticence avec laquelle je l’accueillerais, puisqu’elle connaissait mon refus de principe ? Et si elle consentait enfin à m’appeler au téléphone, n’était-ce pas la preuve qu’elle était prête à tout pour que je vienne la retrouver ? Elle adoptait le langage de mon fantasme pour se rendre désirable à mes yeux, et passer à autre chose. Quelle femme n’agit jamais de la sorte ?

 

Ce qui fait sens, c’est ma réaction sur le moment. Je lui dis avec amusement qu’elle était en train de tomber amoureuse, sans quoi elle aurait pu demander à n’importe qui d’autre de la rejoindre. Je me souviens de sa réponse : « peut-être ». Dès l’instant où je compris qu’il ne pouvait s’agir d’un simple fantasme, et qu’elle commençait à admettre ses sentiments pour moi, je déniai la réalité de son désir, et lui proposai de réaliser ses fantasmes avec d’autres hommes.

 

Mes certitudes et mes explications, l’arrogance avec laquelle j’accueillis ses paroles, étaient destinées à refouler mon angoisse. Parce que je m’interdisais de l’aimer.

 

Il est facile de se représenter ce qui se passa ensuite. Je ne me souciais aucunement de l’avoir blessée. Je préférais la dépendance affective qui me protégeait, en me renvoyant narcissiquement à moi-même — et qui contenait la vérité de mon fantasme de maîtrise : mon aliénation et ma servitude —, à l’amour qui m’exposait au risque de perdre Daphnée. Il était plus simple pour moi d’être triste que d’aimer, de souffrir que d’angoisser ; pour cela, je ne manquais pas de ressources, j’étais en terrain connu.

 

La rupture pouvait avoir lieu.

 

par devantdaphnee ajouter un commentaire commentaires (2)   

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