Je ne voulus pas admettre que Daphnée m’adressait son désir, que j’étais le seul homme auquel elle avait songé pour vivre son fantasme, et que même si je ne la touchais pas, elle voulait que ce soit moi qui la dirige. Quelle autre preuve d’amour eut-elle pu me donner ? Et peu importait qu’elle n’eût pas le courage d’assumer son fantasme jusqu’au bout et de passer à l’acte ; elle me donnait ce désir.

 

Le problème, on s’en doute, ne venait pas de Daphnée, mais de moi. Je n’échouai pas à l’aimer à cause d’elle, mais à cause de moi.

 

Sans doute avais-je un intérêt à poursuivre une chimère, et à la préférer à la réalité. Mon tempérament mélancolique me prédisposait à cette sentimentalité de l’impossible. Ce désir de ne pas rencontrer Daphnée s’explique en partie — en partie seulement — par le besoin de maintenir inaccessible un amour idéalisé.

 

Je préférai donc détruire ma statue, plutôt que de prendre le risque de la perdre au moment où elle devenait vivante.

 

J’en arrivai à penser que je l’avais entièrement façonnée, que j’avais fait d’elle un double de moi-même, lui prêtant des qualités qu’elle n’avait pas, et attendant d’elle une réciprocité qui ne pouvait être. C’était nier son désir. Elle était devenue une projection dans laquelle je pouvais me perdre.

 

Il fallut retrouver une image favorable de moi. Il fut facile de la rendre responsable de ma dévalorisation, de mon manque de confiance, de mon insatisfaction. Il fut plus facile encore de me persuader que mon attachement amoureux était la meilleure réponse à l’angoisse, alors que c’était l’angoisse, que cette relation avait réveillée, qui était la cause de mon incapacité de l’aimer.

 

Les anxiolytiques m’ont donné le courage et la force de rompre. Mais ils n’ont pu éviter que je me raconte des histoires.

 

*          *

*

 

Que dire de plus ?

 

Ai-je été pervers ? Un pervers ne tombe pas amoureux, ne se soucie pas de l’autre, et n’éprouve aucune culpabilité. Psychotique, peut-être ? Le dédoublement amoureux n’est pas schizophrénique.

 

Mais j’ai trahi la confiance de Daphnée, qui était entière. Je ne lui ai pas accordé le temps de savoir où elle en était. Je n’ai pas voulu lui laisser la chance de me faire changer d’avis. Je lui ai imposé ma demande, tout en refusant d’accéder à la sienne. Je lui ai fait mal, par méchanceté. J’ai voulu, enfin, la priver de sa joie quotidienne à me lire, et de ma présence.

 

On ne neutralise pourtant pas l’investissement affectif de quelqu’un en le privant de sa présence ; les rencontres n’ont jamais lieu au présent, ce blog en est la preuve.

 

On verra en moi un monstre d’égoïsme, qui aura préféré se séparer la femme qu’il croyait aimer — laquelle ne pouvait pas l’accompagner dans sa détresse —, plutôt que d’affronter l’angoisse d’aimer véritablement.

 

Je suis seulement un pauvre type un peu seul, comme il en existe des milliers sur Internet et dans la vie.

 

*          *

*

 

À la fin, écrit Freud, il faut commencer à aimer pour ne pas tomber malade.

 

par devantdaphnee ajouter un commentaire commentaires (1)   

Commentaires

On voudrait souvent que la personne aimée nous comprenne sans avoir à s'expliquer, à remuer des choses douloureuses et cachées en nous, c'est impossible!!!
Pourtant je reste persuadée que l'amour donne des ailes et peut nous faire passer outre nos angoisses et avoir simplement envie de partager, de construire avec l'être aimé.
Peut-être Daphnée n'était pas cette paersonne, vous la rencontrerez plus tard ou cet histoire n'est pas vraiment terminée!
commentaire n° : 1 posté par : christine le: 14/05/2008 12:45:24

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